Passer au contenu

/ Faculté de pharmacie

Je donne

Rechercher

Navigation secondaire

Alerte aux médicaments dangereux!

Irritations de la peau, étourdissements, maux de cœur et effets indéterminés à long terme, voilà les risques auxquels s'exposent les personnes qui travaillent avec certains produits pharmaceutiques, susceptibles d'être toxiques pour ceux qui les manipulent.

 

Si les pharmaciens et leurs techniciens sont en général bien informés sur la question, des professionnels de la santé devraient prendre plus de précautions, particulièrement s'ils sont en contact avec des patients atteints de cancer.

C'est la mise en garde que formule le pharmacien en chef du CHU Sainte-Justine et professeur à l'Université de Montréal Jean-François Bussières, qui a entrepris dès 2006, avec son équipe de l'Unité de recherche en pratique pharmaceutique (URPP), une grande enquête sur les médicaments dangereux.

Pas moins de 15 articles sur ce sujet ont déjà été publiés dans des revues scientifiques et autant sont à venir. Dans le plus récent, l'équipe révèle qu'une minorité de pharmacies communautaires à Montréal (8 sur 20) ont un lieu adéquat pour entreposer et manipuler de façon sécuritaire le méthotrexate, un médicament utilisé dans le traitement du cancer. «Le nombre croissant de médicaments dangereux représente un défi pour les pharmacies communautaires. Les pharmaciens doivent être conscients de leur présence et des mesures de protection à prendre pour leur personnel afin de réduire les risques liés à ces produits», écrivent les auteurs dans le numéro de juillet-aout 2013 du Journal of the American Pharmacists Association.

«Il peut sembler paradoxal d'évoquer ces risques, car les médicaments sont faits pour soulager et guérir, commente le professeur Bussières; c'est pourtant une réalité dont il faut tenir compte. En s'attaquant à des maladies précises, ces produits ont des effets secondaires parfois insidieux. Sous forme d'aérosols par exemple, ils peuvent contaminer le personnel par le système respiratoire. Il s'agit le plus souvent de doses infinitésimales, mais les appareils de mesure arrivent sans problème à les déceler dans l'urine.»

En 2012, l'équipe du professeur Bussières (comptant des collaborateurs comme Michel Lefebvre, de l'Institut national de santé publique du Québec, et Angélique Métras et Sylvie Bédard, de l'Association paritaire pour la santé et la sécurité du travail du secteur affaires sociales) a rendu publique son étude dans 33 centres hospitaliers canadiens. Résultat: les contaminations de surface par le cyclophosphamide, l'ifosfamide et le méthotrexate sont en baisse, tant pour ce qui est du nombre d'endroits contaminés qu'en termes de concentrations des produits présentes dans l'environnement de travail.

Pour connaitre les foyers de contamination, les chercheurs ont ciblé une dizaine de zones: les comptoirs, les tablettes, les armoires, les plateaux, les appuie-bras des fauteuils et jusqu'aux planchers des hôpitaux. Très souvent, il y a même des résidus du produit sur la paroi extérieure de la fiole, comme l'équipe de recherche l'a signalé dans un article en 2008. Une personne qui manipule cette bouteille peut en absorber par voie dermique ou en se frottant les yeux.

Pas d'alarmisme

En 2004, le National Institute for Occupational Safety and Health des États-Unis a entamé une campagne nationale de prévention quant aux risques liés à l'exposition professionnelle aux médicaments dangereux (hazardous drugs en anglais). Une liste de 136 médicaments a été publiée, suivie par des mises à jour en 2010 et 2012. La liste contient maintenant 167 produits. «Cette liste pose différents défis à la pratique pharmaceutique en ce qui a trait à la ségrégation des stocks, à leur manipulation et à la gestion des déchets», résume le professeur Bussières. Il faut repenser une bonne partie de la chaine de distribution de ces médicaments, de leur entrée à l'hôpital jusqu'à leur élimination par les patients, notamment par voies urinaire et fécale.

L'équipe de l'URPP a fait paraitre l'an dernier une mise à jour des connaissances dans le Bulletin d'information toxicologique de l'Institut national de santé publique du Québec. Même si le sujet est connu des professionnels de la santé, les médicaments dangereux soulèvent de nouvelles questions: «Doit-on se ganter au moment de leur manipulation? Peut-on mettre les formes orales solides dans les équipements de robotisation? Faut-il prévenir les patients et les tiers du risque associé à leur contact cutané possible? Doit-on traiter les déchets de ces médicaments différemment des médicaments non dangereux?» Pour y répondre, les auteurs proposent de dresser un inventaire précis des stocks à manipuler. Des mesures immédiates s'imposent. «Porter des gants, réserver une zone de travail pour les manipulations, nettoyer adéquatement le matériel et informer la clientèle apparaissent incontournables.»

Même s'il faut prendre le sujet au sérieux, le chercheur ne souhaite pas créer la panique dans le milieu professionnel, bien au contraire. «Nous espérons rassurer le milieu. Une seule revue systématique des données que nous avons analysées depuis le début de nos travaux évoque une augmentation du risque d'avortement spontané chez les travailleuses exposées aux produits mentionnés dans la liste. Nous mettons donc en place la première recherche multidisciplinaire et multipartite visant à faire l'état des lieux. Nous tenterons d'ici les prochains mois de mieux comprendre les effets de cette contamination, ses sources et les façons de la prévenir.»

Dès cet automne, les chercheurs entendent poursuivre un projet pilote de surveillance urinaire, et pas seulement des surfaces de travail, qui couvrira plusieurs centres hospitaliers en 2014. «Notre méthode est prête. Mon espoir, c'est de ne pas trouver de traces de contamination. Malheureusement, c'est peu probable.»

Des étudiants et assistants de recherche sont étroitement associés aux projets du professeur Bussières et sont coauteurs de plusieurs articles. Parmi eux, Cynthia Tanguay, Karine Touzin, Delphine Merger et Myriam Berruyer.

Mathieu-Robert Sauvé


 

Qu'est-ce qu'un «médicament dangereux»?

Le National Institute for Occupational Safety and Health des États-Unis considère comme dangereux un médicament qui est toxique pour un organe ou pour la santé ou qui est cancérogène (peut favoriser ou provoquer le développement d'un cancer); génotoxique (peut endommager le matériel génétique et provoquer des mutations); toxique pour la reproduction (peut avoir un effet sur la fertilité); ou tératogène (peut provoquer des malformations congénitales par action sur l'embryon). Est également considérée comme dangereuse toute substance dont la structure et la toxicité ressemblent à celles d'un autre médicament dangereux.


 

L'URPP a 10 ans... et 740 publications

C'est à Jean-François Bussières que l'Ordre des pharmaciens du Québec a remis son prix Innovation 2013, pour marquer notamment son rôle dans la création en 2002 de l'Unité de recherche en pratique pharmaceutique (URPP), affiliée au département de pharmacie du CHU Sainte-Justine. «Volcan en constante éruption», selon la directrice générale de l'Association des pharmaciens des établissements de santé du Québec, Linda Vaillant (citée dans une vidéo de l'Ordre), M. Bussières est une «boite à idées et il sait les mener à terme».

L'URPP veut «favoriser l'émergence de pharmaciens-chercheurs et le développement et le rayonnement d'activités novatrices de recherche sur les pratiques pharmaceutiques», peut-on lire sur son site. L'Unité, codirigée par Denis Lebel et coordonnée par Cynthia Tanguay, compte des collaborateurs dans tout le centre hospitalier: médecins, infirmières et, bien sûr, pharmaciens. Une dizaine d'étudiants des cycles supérieurs y sont rattachés. En une décennie, ce sont plus de 740 publications qui ont été produites par l'URPP ou auxquelles celle-ci a collaboré.

S'il associe le succès de son unité de recherche à un travail d'équipe et à ses collègues de la première heure, Jean-François Bussières ne cache pas son enthousiasme pour la recherche entourant le travail de pharmacien. Il est lui-même auteur d'un livre sur l'histoire de la profession, publié en 2011.

Lire l’article sur UdeM Nouvelles